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Internet coupé en Iran : le blackout total qui révèle comment les États peuvent éteindre le web (et ce que cela signifie pour nous)

Le blackout d’internet en Iran, déclenché le 8 janvier au cœur d’un cycle de manifestations violemment réprimées, n’a pas été une simple coupure de réseaux : c’est un miroir grossissant des tendances qui fragmentent aujourd’hui le web mondial. En l’espace de quelques heures, la connectivité a chuté de près de 98 %, plongeant des dizaines de millions de personnes dans l’obscurité numérique et paralysant bien plus que la communication : services bancaires, paiements, logistique, santé et administration ont vacillé. Comprendre comment un État peut « éteindre » internet et pourquoi ces interruptions se multiplient, c’est aussi mesurer l’affaiblissement progressif de l’idée d’un cyberespace global et ouvert.

Comment on « éteint » internet ?

Il ne s’agit pas d’un bouton rouge global mais d’un enchaînement technique et administratif. Les gouvernements ordonnent aux opérateurs télécoms de couper l’accès, manipulent les serveurs DNS, bloquent les liaisons internationales ou fermet des points d’échange critiques. Dans la plupart des pays, l’internet est résilient parce qu’il repose sur des milliers de routes et d’acteurs. Mais certains États, dont l’Iran, ont concentré les points d’accès critiques entre les mains d’un petit nombre d’entités — voire d’un unique opérateur reliant le pays au backbone mondial. Ce « goulot d’étranglement » facilite la mise en place d’un arrêt quasi total des communications.

Un impact qui dépasse la liberté d’expression

Le blackout iranien montre l’ampleur des dégâts collatéraux : non seulement les réseaux sociaux et les messageries sont neutralisés, mais les systèmes de paiement, les services de santé connectés, les administrations et même des outils essentiels pour la sécurité publique peuvent tomber. L’idée de « coupure ciblée » est en pratique difficile à mettre en œuvre sans affecter des fonctions vitales, à moins d’avoir une infrastructure parallèle nationale pensée pour fonctionner isolément.

La « NIN » iranienne : intranet ou filets de sécurité ?

Depuis des années, l’Iran a développé sa propre intranet nationale, souvent nommée NIN (National Internet Network) ou « halal net ». Le but officiel est de préserver des services essentiels en cas de coupure externe et de résister à des « puissances hostiles ». En pratique, la NIN permet à Téhéran de maintenir certains services locaux—réseaux gouvernementaux, plateformes de transport, services de paiement nationaux—même lorsqu’on coupe les ponts internationaux. Mais l’expérience montre que même une NIN n’épargne pas toujours des perturbations : après la coupure, une partie de la NIN elle‑même est parfois indisponible, car de nombreux composants essentiels dépendent encore d’infrastructures externes (clouds, certificats, API).

Splinternet : la fragmentation du réseau mondial

L’Iran n’est pas un cas isolé mais s’inscrit dans une dynamique plus large : celle du « Splinternet », ou réseau morcelé. La Chine a depuis longtemps plafonné l’accès à une portion du web via un large arsenal de filtrage et de listes noires ; la Russie travaille sur sa RuNet ; des pays imposent des contrôles temporaires pendant des élections ou des crises. Le résultat : une toile de plus en plus segmentée où chaque État revendique sa souveraineté numérique et, potentiellement, le droit de couper ou remodeler l’accès au réseau.

Les coûts économiques et humains

Les shutdowns numériques coûtent cher. En 2024, les coupures d’internet ont été évaluées à plusieurs dizaines de milliards de dollars de pertes pour l’économie mondiale. Ces coûts proviennent de l’arrêt des transactions, de la désorganisation logistique, de la paralysie des PME dépendantes du numérique. À l’échelle individuelle, ce sont des citoyens privés d’information, d’accès aux soins ou d’outils de coordination en période de crise—des conséquences dramatiques lorsque la répression s’accompagne d’opérations militaires.

Technique versus contournement : VPN, Tor et satellites

Les citoyens tentent souvent de contourner les blackout via VPN, Tor ou connexions satellitaires (ex. Starlink). Les États ripostent : jamming des signaux satellites, blocage des VPN, pression sur les fournisseurs pour couper l’accès. Le jeu du chat et de la souris se poursuit, mais les mesures d’État restent globalement efficaces quand l’infrastructure nationale est centralisée. Là où la connectivité est fragmentée entre de multiples opérateurs indépendants, il est plus difficile d’imposer une coupure totale.

Géopolitique et dépendance technologique

Le recours aux intranets et aux politiques de contrôle illustre une tension géopolitique profonde : le contrôle de l’infrastructure numérique est devenu aussi stratégique que celui des routes maritimes ou des lignes énergétiques. Les pays cherchent à réduire leur dépendance aux géants du cloud étrangers et à se doter d’infrastructures locales. Pour l’Europe, la question est critique : une large part du cloud européen repose sur des acteurs américains, soumis à des cadres juridiques comme le Cloud Act, soulevant la problématique de la souveraineté des données.

Que signifie tout cela pour l’avenir du web ?

  • Un Internet moins universel : la notion d’un réseau mondial, uniforme et ouvert, vacille.
  • Renforcement de la souveraineté numérique : États et entreprises investiront davantage dans des infrastructures locales et des cadres juridiques autonomes.
  • Pressions sur les droits numériques : la possibilité de couper l’accès accentue la vulnérabilité des droits civiques, d’expression et de réunion.
  • Course technologique : les technologies de contournement et de résilience vont se développer, mais l’État conserve souvent l’avantage sur le plan réglementaire et matériel.
  • Le blackout en Iran est un avertissement : le modèle originel du cyberspace, fondé sur une vision transnationale et ouverte, est mis à l’épreuve par les dynamiques politiques, économiques et sécuritaires du XXIe siècle. Face à cela, la réponse ne peut être seulement technique : elle exige des choix politiques, des architectures résilientes et surtout une réflexion sur les protections des droits fondamentaux à l’ère numérique. Car dès lors que le contrôle de l’accès devient un levier géopolitique, la nature même d’internet change — et avec elle, notre rapport à l’information, à la vie publique et à la citoyenneté.

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